Génération Windrush, les « indésirables »

[Article publié dans le magazine Latitudes]

En avril 2018, le scandale Windrush révèle que de nombreux Britanniques d’origine caribéenne sont menacés d’expulsion par leur propre pays. Une atteinte au multiculturalisme du royaume.

« Dépêchez-vous, je ne reçois pas d’inconnus quand il fait nuit. » L’après-midi n’est pas terminé qu’il fait déjà sombre dans les rues d’Easton, le quartier de Bristol où habite Evadney Hartley. Née en Jamaïque en 1933, quand l’île était encore une colonie britannique, l’octogénaire vit dans cette ville du sud-ouest de l’Angleterre depuis 56 ans. À 27ans, elle prend l’avion depuis Kingston pour rejoindre la « mère patrie », surnom que donnent les habitants des colonies de l’Empire à l’Angleterre. « Je suis venue par curiosité, je voulais voir la Grande-Bretagne, celle de mes livres d’école. Une nation riche, civilisée… Mais quand j’y suis arrivée, ça a été un choc. »

À l’époque, le Royaume-Uni est encore ravagé par la guerre. « Le paradis qu’on me décrivait, enfant, n’était qu’un tas de ruines. » Pour se reconstruire, Londres fait appel aux habitants du Commonwealth. En 1948, le bateau MV Empire Windrush accoste à Tilbury, près de Londres, avec 492 Jamaïcains à bord : c’est le début d’une vague d’immigration caribéenne comme le pays n’en a jamais connu. Au total, 500000 travailleurs de ses colonies débarquent au Royaume-Uni entre 1948 et 1973. Cette « génération Windrush » obtient le droit d’y rester indéfiniment.

Mais au milieu des années 1980, le gouvernement demande à Evadney de payer pour obtenir la citoyenneté britannique qu’elle a depuis sa naissance. Installée dans un gros fauteuil au milieu de son petit salon, l’octogénaire ne retient pas sa colère. Elle s’emporte: « Je suis née en Jamaïque britannique. Je suis née britannique. Et on nous fait payer, moi et mes enfants, notre citoyenneté. C’est une honte. »

En avril dernier, le quotidien britannique The Guardian révèle que les Windrush sont les victimes collatérales de la politique migratoire dite d’environnement hostile, mise en place en 2011 par Theresa May, alors ministre de l’Intérieur. Les Britanniques doivent désormais jus-tifier de leur citoyenneté s’ils veulent travailler, louer un logement ou se faire rembourser auprès de la National Health Service (NHS), le système de sécurité sociale britannique.

Racisme et préjugés

Pour ceux de la génération Windrush, cela signifie retrouver un document officiel qui prouve qu’ils sont arrivés avant 1973 au Royaume-Uni et qu’ils ont donc le droit d’y rester. Mais dans un pays où la culture de l’écrit est pratiquement inexistante (pas de carte d’identité, pas de Constitution écrite), rares sont ceux qui ont une trace de cette arrivée. D’autant que des milliers de ces papiers ont été détruits, sans raison, par le ministère de l’Intérieur en 2010, un an avant la mise en place de cette nouvelle politique migratoire. Conséquence, des dizaines de milliers de Windrush ont reçu, depuis 2011, une lettre les menaçant d’être expulsés du pays dans lequel ils ont vécu depuis 70 ans.

En mai 2018, les révélations du Guardian ont poussé à la démission la ministre de l’Intérieur Amber Rudd, aujourd’hui ministre du Travail. Pour Evadney Hartley, ce scandale n’est qu’une démonstration supplémentaire de l’ingratitude du Royaume-Uni vis-à-vis de la génération Windrush. « On a reconstruit ce pays, on a fait les sales boulots pour remplir les poches des Blancs. Quand je suis arrivée, certains lieux publics étaient interdits aux chiens, aux Irlandais et aux Noirs. » Un racisme qu’elle vit encore au quotidien. Un jour, c’est une propriétaire qui lui refuse un logement. Le lendemain, un professeur qui appelle son fils « le p’tit Noir » devant toute sa classe.

En 1963, elle soutient à Bristol le boycott des bus que les chauffeurs noirs n’ont pas le droit de conduire. « Même quand on a gagné, personne ne voulait monter dans ces véhicules conduits par des Noirs ! » se souvient-elle dans un rire amer. Malgré cette rancœur, qu’elle emmènera « jusque dans sa tombe », Evadney Hartley ne regrette pour rien au monde d’avoir quitté sa Jamaïque natale. « J’aime trop le froid anglais. Le soleil jamaïcain me brûle la peau. »

Elle s’est pliée en quatre pour élever ses enfants, s’est occupée de personnes âgées à l’hôpital, a cuisiné pour une cantine d’ouvriers et renoncé à son rêve de devenir médecin. « Malgré toutes les difficultés, j’ai réussi. Mes fils sont ingénieurs, mes filles infirmières. Après avoir divorcé, j’ai acheté cette maison, seule. J’ai réussi », répète-t-elle, comme si elle avait encore du mal à y croire. Du coin de l’œil, elle regarde fièrement la photo de famille où elle trône entourée de ses quatre enfants, ses vingt petits-enfants, ses 28 arrière-petits-enfants et son arrière-arrière-petit-fils.

À 85ans, Evadney en est consciente : l’Angleterre impériale sur laquelle le soleil ne se couchait jamais n’existe plus. Elle regrette ce temps où « on s’aimait les uns les autres », où les gens se saluaient à coups de « good morning » plutôt qu’avec un simple « hello », si irrespectueux à ses yeux. Et quand on lui demande ce qu’elle pense de la sortie du pays de l’Union européenne, la vieille femme est catégorique. « Le Royaume-Uni est assez puissant pour se diriger tout seul. L’Europe c’est ce qui l’a ruiné. »

Un large héritage caribéen

« Je ne suis pas vraiment d’accord avec ça, moi. » Arrivé à Bristol il y a vingt ans, Miles Chambers côtoie Evadney à l’église. Ce quadragénaire fait partie de la deuxième génération Windrush, celle née au Royaume-Uni de parents caribéens. Miles craint que le Brexit soit néfaste pour l’économie. « Et quand l’économie va mal, la conséquence directe c’est une montée du racisme. Ça me concerne directement. » Cette confusion entre couleur de peau et nationalité, Edson Burton, spécialiste de l’histoire noire au Royaume-Uni, la relève également. « C’est difficile d’appartenir pleinement à la société britannique quand le gouvernement nous voit comme des indésirables. » Et ce ne sont ni les plates excuses du gouvernement après les révélations du Guardian, ni la promesse d’un accès gratuit à la citoyenneté britannique pour les Windrush concernés qui changeront quelque chose à ce sentiment de n’être considéré que comme un citoyen de second rang. « Pour mes enfants, c’est incompréhensible, reprend Edson Burton. Ils sont nés en Angleterre de parents nés en Angleterre. Et on voudrait leur faire croire qu’ils sont moins Britanniques que d’autres ? »

Pour l’historien, le scandale illustre le paradoxe du Royaume-Uni qui vante son multiculturalisme tout en durcissant sa législation migratoire. « C’est encore plus visible ici. Bristol a une des communautés caribéennes les plus importantes de la région, mais c’est aussi une des villes qui s’est le plus enrichie du commerce triangulaire. Les questions raciales sont forcément exacerbées ici. »

Dans les rues de Stokes Croft, de Saint Pauls ou d’Easton, les quartiers caribéens de Bristol, les graffitis aux couleurs de la Jamaïque colorent les murs. Ce n’est pas non plus un hasard si le triphop, un genre musical à mi-chemin entre l’indie rock anglais et le dub jamaïcain, est né à Bristol dans les années 1990 avec le duo Massive Attack. Bristol a même son carnaval, le plus grand à l’Ouest de Londres, qui célèbre chaque été depuis 1968 la culture caribéenne. Pour Edson Burton, la génération Windrush a radicalement transformé l’identité britannique : « Regardez, aujourd’hui, même Ed Sheeran [chanteur anglais très populaire] fait du reggae ! »

Écrit avec Valentine Graveleau.